EURACTIV > Karima Delli: «le Parlement européen a besoin d’une présidente !» 08/03/18

PRESSE I Interview dans Euractiv pour la Journée internationale des droits des femmes

À l’occasion de la journée de la femme 2018, trois Françaises très européennes s’expriment sur la place des femmes en Europe. « Les vieilles règles patriarcales appartiennent au passé », prévient Karima Delli.

Karima Delli est eurodéputée du groupe des Verts/ALE depuis 2009 et présidente de la commission des transports au Parlement européen.

En 2018, après l’affaire Weinstein, la journée de la femme a une importance toute particulière. Que pensez-vous de la place de la femme en Europe aujourd’hui ?

La femme, c’est la moitié de l’humanité. Il faut encore matraquer le fait que les droits de la femme sont les droits de l’humain ! Dans beaucoup de pays européens, on constate le recul des droits des femmes, que ce soit sur l’IVG,  le harcèlement dans des  lieux où elles ne peuvent pas s’habiller comme elles veulent, ou sur le fait qu’elles ne peuvent pas postuler à des postes alors qu’elles ont totalement les compétences requises.

Le mouvement de la libéralisation de la parole des femmes a été une bonne chose. C’est un début. En France il y a une volonté de s’attaquer au harcèlement dans les transports. Mais il faut aller beaucoup plus loin.

Au sein des institutions européennes, tous les postes de très haut niveau sont occupés par des hommes (président de la Commission, président du Conseil, président du Parlement). Comment l’expliquez-vous ?

La première chose, c’est que les femmes en politique sont arrivées tardivement. Il a fallu attendre la loi sur la parité [adoptée en 2000], comme si jusque-là elles n’avaient pas les compétences pour pouvoir postuler. La première preuve c’était le verrouillage des partis politiques. D’ailleurs, certains partis, dans certains États, préfèrent encore payer des amendes que de laisser la place à des femmes.

Au Parlement européen, elles représentent 36 %. Ce n’est pas négligeable, mais ce n’est pas 50 % non plus. Sur les postes à responsabilité, au Parlement européen, il y a 22 commissions, dont 11 sont présidées par des femmes. Mais en même temps quand on regarde les plus importantes : contrôle budgétaire – une femme, transport – une femme, transport – c’est moi, une femme. On voit que les mentalités commencent à changer.

Je vais faire campagne pour que le prochain président du Parlement européen soit une femme. Çe doit être une femme ! C’est quand même incroyable que depuis la naissance du Parlement, il y a une quarantaine d’années, il n’y ait eu que deux femmes : Simone Veil et Nicole Fontaine. Les femmes ont autant de compétences que les hommes.

La disparité entre hommes et femmes est encore plus frappante dans le monde de la finance, notamment à la BCE. Il y a-t-il une raison pour laquelle dans la finance on n’arrive vraiment pas à faire avancer les femmes ?

Ce n’est pas seulement dans la finance. Les femmes qui entrent dans les institutions sont souvent cantonnées à des postes dits « de femmes », c’est-à-dire les sujets sociaux, les choses un peu  culturelles, etc. Comme si elles n’avaient pas de compétences, comme si ce n’était pas leur place.

Il n’est pas normal qu’on soit encore obligé de tergiverser sur les conseils d’administration des entreprises, pour savoir s’il faut mettre un quota  et comment ça se fait qu’il n’y a pas assez de place pour les femmes. C’est quand même dingue ! Nous sommes en 2018. Ce n’est pas normal qu’à la Commission européenne il n’y ait que neuf femmes sur les 28 commissaires.

Êtes-vous en faveur des quotas ?

Nous sommes des législateurs, nous faisons la loi, nous devons donc d’abord balayer devant notre porte et montrer que nous sommes exemplaires. La Commission européenne aurait dû être paritaire, c’est une normalité. C’est une question d’égalité entre les hommes et les femmes.

Heureusement que des outils de quotas existent, parce que ce sont des leviers, mais il est grand temps de dire que si la parité n’est pas mise en œuvre, il va falloir penser à y associer des sanctions. Il n’y a pas de raison que ça ne soit pas fait. Il suffit d’avoir du bon sens et de la valeur. La situation actuelle n’est pas normale.

La question des grands secteurs est importante, mais il ne faut pas oublier que les institutions sont aussi le reflet de notre société, les femmes vivent une vraie discrimination sociale, c’est terrible à dire, mais c’est vrai.

On me répondra que les femmes sont nouvelles élues, ont une vie de famille à gérer. Mais les hommes ont aussi une vie de famille à gérer ! Je connais des entreprises où on ouvre des crèches, afin de permettre aux femmes de concilier vie de famille et vie professionnelle.  Et surtout il  faut mettre des femmes à des positions de pouvoir, parce que notre société en a besoin.

Les institutions européennes sont parfois mal vues par les citoyens, pensez-vous qu’elles seraient mieux acceptées si elles étaient plus représentatives, notamment en comptant plus de femmes ?

Quand vous regardez le nombre de femmes vice-présidentes du Parlement européen, elles sont peu nombreuses, idem pour les présidences des instances. L’égalité fait partie de l’ADN des écolos, c’est pour ça que nous sommes le seul groupe politique à avoir aujourd’hui une coprésidence. Dans les autres groupes, ce sont tous des hommes, à l’exception de la GUE.

Il faut comprendre que nous sommes entrés dans un nouveau monde dans lequel les vieilles règles patriarcales, sexistes et machistes appartiennent au passé. En 2014 déjà, j’avais créé un Tumblr parce que j’en avais assez d’entendre des phrases qui remettaient en cause la compétence des femmes dans les institutions. Dans les témoignages de mes collègues, il y a des choses comme « elle ne peut pas rester jusqu’à 19 heures parce qu’elle doit faire les pâtes. Ces choses-là ne sont plus tolérables dans les institutions. Il faut dépasser tout cela et faire sauter le plafond de verre.

Au niveau législatif, pensez-vous qu’il y ait des choses à faire ?

Je pense que l’égalité entre les hommes et les femmes s’apprend au plus jeune âge, pour que les femmes ne soient pas discriminées ou ne s’autocensurent pas.

En même temps, à un moment ou à un autre, il faut recourir à la législation. Sur les droits fondamentaux, je suis assez choquée qu’en Italie, où l’IVG est légale, certains appellent à reculer sur cette pratique. En Pologne, pareil. Ce n’est pas possible. Il faut faire plus de droits, afin de tendre à l’égalité. En matière de droits des femmes, l’Europe ne doit absolument pas baisser la garde. Je ne baisserai pas la garde.

Qu’est-ce qui permettrait d’accélérer la réduction de l’écart salarial entre hommes et femmes ? Certains prônent la transparence obligatoire des salaires, par exemple.

Oui à la transparence des salaires. Nous sommes en retard. Je pense notamment à la Finlande, qui a mis en place une loi dans ce sens. L’Allemagne est en train de prendre le pas, mais elle l’a limité aux entreprises de 200 salariés.

La loi permet aujourd’hui d’entrer dans le dispositif d’égalité salariale. Certains États prennent le bon chemin. L’Europe doit à présent se doter de règles. Le problème, c’est que l’Europe ne peut pas le faire parce qu’il n’y a pas d’Europe sociale, pas d’harmonisation.

En même temps, si l’Europe sociale peut se faire par une loi d’harmonisation qui impose l’égalité salariale, ce serait un pas énorme. C’est une question de courage politique. À un moment il faut marquer l’Histoire. L’Europe est à un tournant de son projet, il est grand temps qu’elle retrouve ses valeurs et marque l’Histoire. Pour cela, elle doit se doter d’outils nouveaux.

Avez-vous un commentaire sur la nomination de Martin Selmayr ? [Martin Selmayr a été nommé secrétaire général de la Commission dans des conditions douteuses et grâce au retrait de l’unique autre candidature, l’adjointe actuelle à ce poste, NDLR.]

Oui ! Je fais un vrai coup de gueule. Aujourd’hui je demande toute la transparence sur cette affaire. Ce qui est en train de se passer est quand même incroyable.  Les institutions européennes méritent beaucoup, beaucoup mieux que cela.

Le Parlement va demander des éclaircissements, j’espère, la semaine prochaine en session plénière. En tout cas, nous ne pouvons pas accepter ce genre de nominations avec des mensonges réels qui transparaissent de plus en plus. Maintenant c’est fini, il faut siffler la fin de la récré et revenir  réellement à un principe de transparence dans les institutions européennes. Si on n’applique pas la transparence, la question de la confiance se pose. Confiance et transparence sont liées, je réclame la transparence sur cette affaire.

 

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